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Résumé

Dans cet article, l’auteur cherche à savoir si le rire peut faire de la résistance, et contre quoi il résiste. En utilisant les données d'un corpus d’enquêtes dialectologiques sur les pêcheurs méditerranéens occitanophones, elle définit deux situations dans lesquelles apparaît une forme d’humour que l’on peut qualifier de résistant : celui utilisé par le pêcheur face au chercheur, et celui présent dans la littérature orale traditionnelle partagé par ce groupe socio-professionnel.

 

 


Le rire peut-il faire de la résistance ?

Remarques sur l’emploi de l’humour chez les pêcheurs du littoral occitanophone

Alice Champollion 

LLACS – Université Paul-Valéry Montpellier III


 

 
 

 

Introduction  

Lors de la journée d’études des doctorants du laboratoire LLACS de 2019 sur le thème (Faire) Rire, nous avons présenté une communication à deux avec Christian Dorques, doctorant en sociolinguistique occitane, sur les pêcheurs de l’étang de Thau. Pour répondre au thème des journées d’étude, nous avons choisi de poser la question : « l’humour peut-il faire de la résistance ? ». C. Dorques constate que ces pêcheurs constituent une communauté fortement liée, ce qui crée une culture dans le sens donné par Rouquette (1992) : « chaque fois que des gens ont ensemble un certain nombre de choses sues et une certaine façon à peu près commune de réagir sur ces choses, il y a de la culture », et que l’humour peut servir de résistance face à l’évolution du métier qui attaque leur identité.

Notre méthodologie diffère en ce que nous utilisons des extraits d’entretiens réalisés sous le prisme de la dialectologie. Le corpus que nous étudions contient plusieurs heures d’enregistrements de pêcheurs, anciens pêcheurs ou personnes liée à l’activité maritime, âgées entre 35 et 90 ans (mais la plupart ont entre 70 et 90 ans), dans 19 localités situées sur le littoral méditerranéen occitanophone, entre Gruissan et Beaulieu-sur-Mer[1] réalisés entre 2016 et 2018. Le corpus se compose d’enquêtes semi-guidées à questions ouvertes ayant et ont été réalisées avec l’objectif de documenter les variations dialectales de l’occitan au sein du corps de métier des pêcheurs et gens de mer.

Pour répondre à la question posée, nous avons relevé toutes les formes d’humour enregistrées lors de nos enquêtes qui s’apparentent à cette « résistance » du groupe face à son environnement social telle que traitée par Dorques. Nous avons laissé de côté la plupart des anecdotes personnelles sur des faits d’enfance lorsqu’elles ne concernent pas le milieu social de la pêche. Deux formes d’humour se détachent, que nous allons traiter dans cet article : l’humour employé par le locuteur face au chercheur et l’humour du pêcheur au sein de sa communauté.

 

L’humour du pêcheur face au chercheur

Pour répondre à certaines questions, les locuteurs utilisent parfois l’ironie et l’auto-dérision.

L’ironie

L’ironie peut être employée afin de se moquer de certaines obligations administratives, pour dénoncer ou pour plaisanter. Les deux exemples qui suivent concernent des diplômes ou licences à avoir pour pêcher :

 

« Per calar una capechada[2], cau aver lo bac maintenant ! »

(Pour caler une capéchade, il faut avoir le bac maintenant !)

 

« [Cau passar lo diplòma] Medical 1[3], per sacher sauvar la vida dau matelot qu’ai pas lo drech d’aguer a bòrd ».

(« Médical 1, pour savoir sauver la vie du matelot que je n’ai pas le droit d’avoir à bord »)

 

L’exemple qui suit est une réaction aux règlementations et quotas mis en place par différentes instances, peuvent mener à des situations étonnantes. Le pêcheur raconte avec une touche d’humour que l’Europe lui achète les anguilles qu’ils remettent à la mer pour la reproduction de l’espèce :

 

Enquêtrice : « E aquest an avètz agut una bòna cala, o… ? »

(Et cette année, vous avez eu une bonne cale, ou… ? »)

Locuteur : « N’avèm pescat quauques unas aquest an ! N’avèm pescat quauques unas. Pas gaire de peis mais d’anguilas n’avèm pescat quauques unas. Qu’avèm pescat per l’Euròpa, que l’Euròpa après nos las crompan per rebalançar a la mar, per la reproduccion. […] Ah ! Ah ! Eh, es coma aquò. Eh, qu’avèm d’argent en Euròpa. Ah ! Ah ! »

(« On en a pêché quelques-unes cette année ! On en a pêché. Pas beaucoup de poissons mais des anguilles on en a pêché quelques-unes. On les a pêchées pour l’Europe, et l’Europe après nous les achètent pour les rebalancer à la mer, pour la reproduction. Ah ! ah ! C’est comme ça. Eh, c’est qu’on a de l’argent en Europe, ah, ah, ah ! »)

 

Mais cela ne concerne pas que le métier : lorsque nous demandions de signer une autorisation de diffusion des enregistrements dont nous avons besoin, plusieurs pêcheurs ont répondu cet argument :

 

Enquêtrice : « Podètz mi signar aquò ?

(« Pouvez-vous me signer ceci ? »)

Locuteur : « Vau pas anar en preson ? Ah, ah ! Voilà. […] Me portaretz d’oranges se vau en preson ! Ah, ah ! »

(« Je ne vais pas aller en prison ? Ah, ah ! Voilà. […]. Vous m’apporterez des oranges si je vais en prison ! Ah, ah ! »).

 

[Figure 1] Capechada au bord de l’étang de l’Or

 


 

 

L’autodérision

Les pêcheurs de notre corpus utilisent l’autodérision sur certaines thématiques. L’une d’elle concerne les compétences linguistiques, puisque notre questionnaire contient la question : « combien de langues parlez-vous ? ».

 

« De mau a parlar lo francés, de mau a parlar lo patois. »

(« Du mal à parler le français, du mal à parler le patois. »)

 

Il prétend mal parler alors qu’il converse tout à fait aisément en français et en occitan. À Cannes, un pêcheur nous décrit son parler comme un vague mélange :

 

« Un pauc transformat : un pauc d’aquí un pauc d’aià, fa una bolhabaissa. »

(« Un peu transformé : un peu de ci, de là, ça fait une bouillabaisse »)

 

Il est intéressant de noter qu’il utilise l’ethnotype du méridional[4] pour décrire le provençal, la bouillabaisse étant en effet un plat bien typique de la région. Ce pêcheur ajoute d’ailleurs ensuite que le métier de pêcheur même est typique puisque les touristes les observent :

 

« Un pauc, venon, un pauc ! Venon voir un peu lei pescaires, que siam derrière les grilles, […] nos balançan des cacahuètes, eh, eh ! »

(« un peu, ils viennent un peu ! Ils viennent voir les pêcheurs, car nous sommes derrière les grilles, […] ils nous balancent des cacahuètes, eh, eh ! »)

 

L’école est un autre thème sujet à l’auto-dérision, notamment chez les pêcheurs les plus âgés, mais quelques jeunes partagent également le sentiment de n’être pas faits pour les études :

« On nous a fait faire des barres pendant une semaine. Ensuite on va faire des i. On n’y est plus allés ! »

« I siáu pas anat longtemps a l’escòla, m’agrada pas ! Ah, ah, ah. »

(« J’y suis pas allé longtemps à l’école, ça ne me plait pas ! Ah, ah, ah »).

 

D’autres, à la question « êtes-vous allé à l’école », ont répondu : « oh, oh ! Eraviam a l’escòla dei cancres ! » (« oh, oh, nous étions à l’école des cancres »). Et son ami d’ajouter plus sérieusement : « voei mas enfin, i anaviam a l’escòla quand mèma » (« oui mais enfin, nous y allions à l’école quand même »). En effet, il convient de ne pas généraliser ce rapport d’auto-dérision à l’école. Un pêcheur parmi les plus âgés nous a indiqué qu’il a obtenu le certificat d’étude haut la main : « siáu estat reçauput eh, coma cal, un des primiers dal canton. » (« J’ai été reçu hein, comme il faut, un des premiers du canton »).

 

Les pêcheurs emploient donc l’ironie pour critiquer des pratiques contraignantes à leur activité professionnelle. Selon la gravité du sujet dénoncé, la forme d’ironie et sa puissance critique varie, mais dans tous les cas elle prend le sens donné par la psychologue José Morel Cinq-Mars (2008), qui rattache l’ironie au « nonsense, au pas de côté et à l’effet de surprise [qui] mettent en difficulté la pensée formatée, celle qui prétend détenir un savoir entièrement totalisable et entend imposer pour cette raison une gestion comptable des esprits et des cœurs. » À l’inverse, l’autodérision utilisée face au chercheur n’apparaît donc pas comme une forme de résistance puisqu’au contraire elle est utilisée pour parler de soi en toute humilité.

 

La pratique du rire du pêcheur au sein du groupe social professionnel de la pêche.

Nous allons à présent étudier l’emploi de l’humour du pêcheur au sein de son groupe social, c’est-à-dire face aux pêcheurs. Nous entendons par là les démonstrations de littérature orale, d’un « humour pêcheur ». Puisque « notre rire est toujours le rire d’un groupe » et que « le rire cache une arrière-pensée d’entente, je dirais presque complicité avec d’autres rieurs, réels ou imaginaires ». À l’instar de (Bergson, 1950, p : 5) nous allons étudier quelques facettes de l’humour traditionnel pêcheur.

 

Surnoms

Louis Michel (1964, p : 115-117) dans son étude sur le parler des pêcheurs du Golfe du Lion indique que les pêcheurs utilisent beaucoup de surnoms par nécessité, pour simplement éviter les homonymies, mais aussi par « le goût de la couleur qui caractérise la langue des pêcheurs ». Nous avons demandé aux pêcheurs s’ils employaient des surnoms entre eux et avons ainsi collecté de nombreux surnoms.

Il existe deux catégories de surnoms de personnes : les diminutifs de noms individuels (hypocoristiques), qui sont donnés par les proches de la personne, et les sobriquets qui viennent de l’extérieur et plutôt moqueurs, grossissant un trait de caractère ou physique.

Nous avons relevé les surnoms du corpus et les ai listés dans l’ordre alphabétique afin de ne pas dévoiler leur origine, car : « n’i a que lo prenián ben, n’i a que lo prenián mau ! » (« il y en a qui le prenaient bien, il y en a qui le prenaient mal ! »). Nous les avons ortographiés de façon intuitive et qui peut être fausse car nous n’avons pas toujours les références nécessaires pour transcrire ce patrimoine oral : Alain le gros, Alain le grand, l’Anguilon, Bachicha, Basene, Borroch, Boulet noir, la Buga (un poisson), La Chepa « es un pescaire ; perque son grand se sonava coma aquò : Jep, Josep. A contunhat coma aquò » (« C’est un pêcheur ; parce qu’il s’appelait comme ça : Chep, Josep. Ça a continué comme ça »), Chicha, Chonet « pichonet [5]», la Cigogne, Coq d’œuf, Courte-botte « pichona gamba, (« petite jambe ») et son frère le grand : « grande botte », Crémier, Diable « aviá un pichon boc » (« il avait un petit bouc »), Fajou, lo Frisat, Gilou, Gip (ces deux derniers sont les surnoms donnés à un pêcheur nommé Gilbert), Gisclé, Grand miral, La Limpa, Maissa « il parle sans arrêt », Malholet, Marie las Alumetas, Marie Cailloux, Marie Cardinal, Marie Chameau, Marie Nòi, Marie Pica-pola, Monina, Moustèque, Néné, Pagadegun (qui ne paye jamais), Petit Cul, Pitança, Plein phare, Pois chiche, lo Pomen, Radar « gròssas aurelhas » (« grosses oreilles »), Sabatièr « a una gròssa tèsta » (« il a une grosse tête »), Saquetoun « per de qué èra entassat » (« parce qu’il était entassé ») , Teston, Tisana « il buvait pas que la limonade ! », Tortusa (peut-être qu’il semblait tordu)…

 

[Figure 2] Le restaurant porte le surnom d’un Joseph : la Tchepe

 

On remarque donc l’utilisation de surnoms hypocoristiques tels que la Tchepe, que l’on voit écrit ainsi sur le nom de ce restaurant à Bouzigues en figure 2[6]. On trouve également les surnoms créés par rapport au physique : lo Frisat (le frisé), Petit Cul, et les mots ajoutés pour éviter l’homonymie comme tous ceux qui suivent les prénoms Alain ou Marie.

 

La liste est donc longue et cela témoigne de l’usage encore très courant de ces surnoms. Précisons que fort souvent les locuteurs me répondaient « de surnoms ? Ne mancam pas ! » (« Des surnoms ? On n’en manque pas ! »), suivi souvent d’un rire. Un ancien pêcheur nous a même avoué qu’il croyait que c’étaient de vrais noms !

 

Chanson

Nous n’avions pas intégré de questions consacrées aux chansons dans le questionnaire réalisé pour guider les enquêtes. Mais certains pêcheurs ont exprimé eux-mêmes la volonté de chanter. L’un d’eux, âgé, témoigne d’une vie sociale intense dans le village notamment la participation aux fêtes du village parfois au sein de la fanfare, d’autres fois en patron pêcheur. Il connait donc de nombreuses chansons de pêcheurs, souvent humoristiques, grivoises, ou encore moqueuses : une femme de pêcheur qu’« èra crassosa » (qui était crasseuse, sale) ou le douanier qui était détesté :

La mèrda es un medicament,

Guerís furoncles e mal d'aurelhas.

Se quauque còp n'ères picat,

D'una rascassa o d'una abelha.

Rende melhor pels agacins,

Çò que bondiu es veridic :

La mèrda es un bon medecin,

Fa mai de [fem ?] que de reliques.

 

Per te citar de cas,

Siáu pas dins l'embarràs :

I aviá madama Berta,

N'i aviá un furoncle dins lo nas,

Se ve? guerit amb de mèrda.

La merde est un médicament,

Qui guérit furoncles et mal d’oreilles.

Si un jour tu te faisais piquer,

Par une rascasse ou une abeille.

Ça soulage les cors aux pieds,

Ce qui bon dieu est véridique :

La merde est un bon médecin,

Qui fait plus de [fumier ?] que de reliques.

Pour te citer des cas,

Je ne suis pas dans l’embarras :

Il y avait madame Berte,

Elle avait un furoncle dans le nez,

Elle a été guérie avec de la merde.

 

Ères dins ton vilatge,

Que crebavas de fam.

Un solièr, una grolha,

Semblavas un mendiant,

Ara dins la doana

Vòs faire l’important,

En frisant tas mostachas,

Coma lo president

Tu étais dans ton village,

Où tu crevais de faim.

Un soulier, une savate,

Tu ressemblais à un mendiant.

Maintenant dans la douane

Tu veux faire l’important,

En frisant tes moustaches,

Comme le président.


Les surnoms, chansons, mais aussi les proverbes sont autant de formes de littérature orale qui nécessiteraient une étude approfondie car cela intéresse fortement le patrimoine immatériel des pêcheurs traditionnels. On peut dire que cela participe à une résistance contre une mondialisation qui affecte les cultures locales, même si ce concept un peu caricatural serait à préciser dans le cadre d’une étude ethnologique par exemple.

 

Conclusion

Le fil conducteur de l’« humour pour faire de la résistance » a donc mis en lumière plusieurs formes d’humour. L’ironie, qui permet de décrire des états de fait au chercheur, dénoncer ou critiquer, est une forme de résistance, mais pas l’auto-dérision utilisée pour parler de soi. Ensuite, en ce qui concerne l'humour de groupe, on a vu que l’on entre dans le cadre de la transmission orale traditionnelle. En effet, l’utilisation des surnoms, la connaissance de chansons moqueuses se transmettent de père en fils, du retraité au jeune, et ce, même s’il a dû passer le bac pour caler une capechada ! On peut dire que c’est également une forme de résistance face à l’évolution du métier.

 

Bibliographie 

Bergson, H. (1950). Le rire. Essai sur la signification du comique, Paris, Presses universitaires de France.

Lafont, R. (1971). « Deux types ethniques », le Sud et le Nord, dialectique de la France, Toulouse, Privat.

Michel, L. (1964). La langue des pêcheurs du Golfe du Lion, Editions d’Atray

Morel Cinq-Mars, J. (2008). Witz, humour et ironie. Résister au Maître. Che vuoi, 30(2), 125-133. doi:10.3917/chev.030.0125.

Rouquette, Y. (1992). Sète. Toulouse, Privat.

Mots-clé : pêche, occitan, rire, résister, méditerranée, littoral, traditionnel, linguistique

 

[1] Ce ne sont pas tout à fait les limites du littoral méditerranéen occitanophone mais celles de notre corpus.

[2] La capéchade est un filet fixe souvent utilisée dans les étangs. Une première muraille appelée paladiera accueille le poisson qui sera conduit ensuite dans trois poches et ainsi piégé. Le pêcheur emploie l’exagération pour se moquer de la réglementation jugée inadaptée. « Caler une capechada » signifie le moment où le pêcheur installe le filet dans l’étang.

[3] Le médical 1 est la certification de premier niveau nécessaire aux patrons pêcheurs pour être autorisé à embarquer d’autres personnes sur le bateau.

[4] En Provence c’est autour du félibrige et surtout des auteurs francophones Daudet et Pagnol que l’ethnotype du provençal se diffuse, que Robert Lafont décrit ainsi : « le Provençal est éternellement de loisir, devant son « pastis ». Il occupe le temps que lui laisse son inaction à un jeu maniaque de hâbleries. À défaut de la langue refoulée, le signe ethnique galvaudé, l’accent grossi, systématisé ne manque jamais à une cérémonie. Car il s’agit bien d’une cérémonie, dans la psychologie nationale. Une exorcisation rituelle, par le rire, de l’Occitanie historique. Les Provençaux y sont conviés et, se faisant de leur aliénation un tréteau de foire, ils réussissent fort bien » (Lafont, 1971 : 134).

[5] Diminutif de petit.

[6] On peut observer la graphie phonétique qui dévoile un trait typique du parler occitan autour de l’étang de Thau où la fricative [ʒ] se prononce [ʧ]


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