Logo numerev

Résumé

Le discours politique implique souvent un énonciateur collectif dont l’autorité s’exprime au moyen d'actes de langage performatifs. Mais à l'ère du numérique, le politique a tendance à adopter un langage consensuel envers une communauté techno-discursive, où les pratiques sociales ont tendance à s’afficher sous une forme horizontale. Dans cette optique, l'adaptation du discours politique aux nouveaux espaces permet d'établir un simulacre de proximité avec l'utilisateur qui n'est autre qu'un potentiel électeur dans le monde non interfacé. Dans le but de convaincre et de séduire cette communauté hybride, le politique doit construire un ethos adapté. Dans la même veine, Maingueneau (2002) remarque que l’ethos articule du verbal et du non-verbal pour provoquer chez le destinataire des effets qui ne doivent pas tout aux seuls mots. En ce sens, le rire peut accompagner des expressions verbales, corporelles et faciales que la présente étude illustre à travers le discours du président actuel de la république arabe d'Egypte


Distraction et persuasion de l’audience : le cas du discours officiel égyptien

 

Yacine Boulaghmen

 

Université Paul-Valéry Montpellier 3- LLACS


 

 

 

Introduction

Le discours médiatique et citoyen reflète souvent des inégalités sociales par le biais de blagues et de caricatures sur les élites politiques. Cette tendance est de plus en plus constatée dans plusieurs pays, notamment dans le monde arabe qui connait depuis décembre 2010 des mouvements de protestation qualifiés de Printemps arabe par la doxa dominante. La vague de destitutions politiques qui en découle donne lieu à un néologisme français « le dégagisme ».

La situation géographique de l’Egypte entre l’Afrique et l’Asie, entre la mer Méditerranée et la mer Rouge fait de ce pays à la fois le phare du monde arabe et la vitrine du Moyen-Orient. Dans un monde où les pratiques sociales deviennent interfacées et monétisées, où l’énonciateur/scripteur peut être synonyme de consommateur, le poids démographique de l’Egypte joue un rôle majeur et exerce une influence non négligeable dans la configuration politique, socioéconomique et culturelle dans le monde arabo-méditerranéen actuel. Ces facteurs parmi d’autres font de l’espace discursif égyptien un échantillon représentatif du discours politique arabe contemporain.

Au temps du numérique, la classe politique tente souvent de recourir à un langage[1] adapté au web social pour plaire et obtenir le consentement de son auditoire, surtout lorsque les réformes adoptées au niveau local font l’objet de critiques auprès d’une grande partie de la population. Le rire peut accompagner ce langage et de nombreux travaux s’intéressent à ce mode de communication souvent associé à l’ironie, la dérision, le comique, etc.

Bouquet et Riffault passent en revue ces différentes réalités du rire, afin de déterminer le statut de l’humour dans chaque cas de figure. Les auteurs définissent le rire comme « un mode de communication permettant l’affirmation de soi et ayant une fonction de sociabilité » (2010, §4). Quant à la notion de comique, elle englobe tout ce qui fait rire involontairement, alors que l’ironie repose sur une discordance entre le discours et la réalité et s’exerce souvent au détriment d’une personne, au même titre que la dérision qui cherche à rabaisser, à humilier, à blesser sa victime.

Ces notions s’inscrivent dans le champ sémantique de l’humour que Charaudeau (2011) considère comme une notion générique qui comprend dans sa définition des traits communs à chacune des situations du rire. Pour l’auteur, l’humour peut aussi désigner une stratégie de communication qui correspond toujours à une visée ludique et que l’acte humoristique est tourné vers l’autre dans le désir de le rendre complice. Même si on ne peut pas rire dans toutes les situations d’énonciation humoristique (Trocquenet-Lopez, 2018, §13), l’humour demeure « une expression de solidarité et d’une complicité entre l’émetteur et le récepteur » (Bouquet & Riffault, 2010, §15).

Alors que Darwin (1981) définit le rire comme « l’expression primitive de la joie ou du bonheur », Smadja (1993) y voit aussi l’expression de bienveillance, d’autosuffisance, d’hostilité ou de dérision. De ce fait, le rire peut s’inscrire dans une stratégie de communication et se manifester sous plusieurs formes, pour exprimer des tendances multiples. Ce mode de communication est donc polyfonctionnel, polymorphe et polysémique (Bouquet & Riffault, 2010, §4).

Nous nous intéressons dans cette contribution au discours de l’actuel président de la république arabe d’Egypte Abdelfattah al-Sissi, pour illustrer une situation d’énonciation où l’humour fait rire et de tenter de rendre compte des fonctions de ce mode de communication dans un discours politique.

Le discours du président égyptien démontrera après analyse qu’il est nécessaire de plaire pour mieux diriger et surtout éviter un nouveau Printemps arabe qui peut déstabiliser une région déjà fragilisée par des conflits territoriaux, intercommunautaires et interconfessionnels. Au moment où les révoltes populaires sont souvent déclenchées à cause de la dégradation du pouvoir d’achat, un effort budgétaire sera difficilement réalisable sans convaincre la population que l’augmentation des prix des biens et des services relève de l’intérêt général. C’est l’une des missions qu’un dirigeant politique doit accomplir sur le plan communicationnel.

Dans cette optique, nous illustrons ci-après les stratégies discursives d’Abdelfattah al-Sissi à travers deux séquences d’interaction avec son audience. L’analyse de ce corpus permet de rendre compte du rôle que joue le contexte, le statut de l’énonciateur et celui du destinataire dans le choix du contenu des messages verbaux et non verbaux entrant dans le cadre des stratégies discursives de l’orateur. De ce fait, nous verrons à travers cette étude de cas la place du rire dans la combinaison des éléments intégrés dans un discours politique efficace, adapté à une audience de plus en plus impliquée, directement ou indirectement, dans la prise de décision.

 

L’étude du rire dans le discours

Van Dijk (1985) situe les origines de l’analyse du discours au début de l’étude du langage de la littérature et de la rhétorique depuis plus de deux millénaires. En ce sens, la rhétorique classique anticipe la stylistique contemporaine et l’analyse structurelle du discours et implique en même temps des notions de la psychologie, pour ce qui est de l’organisation de la mémoire et du comportement en situation de communication.

La Rhétorique est l’art et la faculté « de découvrir spéculativement tout ce qu’un sujet donné comporte de persuasif » (Dufour, 1960, p.39). La Rhétorique est une technè, c’est-à-dire une faculté de créer dont la méthode nous donne les moyens de produire des choses.  Dans cette optique, les moyens de persuasion peuvent être extra-techniques ou techniques. Les moyens extra-techniques (des événements connus, un corpus de référence, etc.) préexistent à la démonstration de l’orateur, alors que les moyens techniques sont la création de celui-ci, grâce à la méthode qui lui permet aussi de les présenter par le biais du discours.

Cette technè doit s’appuyer sur la psychologie car elle est destinée à élaborer des stratégies discursives ayant des effets sur les différentes catégories d’âmes (Dufour, 1960, p.11). Tant que l’individuel est indéterminé, la Rhétorique « ne considère pas ce qui est persuasif pour un individu, mais un groupe d’individus ayant tel ou tel caractère » (Dufour, 1960, p.42).

Le caractère de l’orateur (ethos), la disposition dans laquelle il met l’auditoire (pathos) et le discours (logos) qui démontre ou parait démontrer, constituent les moyens techniques de la Rhétorique (Dufour, 1960, p.39). De ce fait, le rire peut s’inscrire dans ces trois moyens, puisqu’il peut être à la fois le mode de communication et le résultat d’une énonciation humoristique, par laquelle l’orateur vise à gagner la complicité de l’audience (Charaudeau, 2011, p.12).

Dans cette perspective, prendre en compte les trois moyens techniques de la Rhétorique dans l’étude du discours d’al-Sissi nous permettra de démontrer à quel point le rire permet aux politiques non seulement de plaire, mais aussi d’adopter cette pratique sociale comme une fonction régulatrice de leur ethos. Mais cela ne devrait pas se produire sans raison, chose qui nous mène à postuler que le rire doit être accompagné d’un discours qui va dans ce sens, dans un contexte bien délimité par un acteur autorisé à le faire, devant une audience bien ciblée. En d’autres termes, le rire d’un énonciateur peut indiquer à son audience qu’il est pertinent de rire à une séquence donnée de son énonciation. Par ailleurs, l’instance énonciative peut établir une relation référentielle entre une séquence qu’elle vient d’énoncer, avec une autre séquence ayant déclenché antérieurement le rire de l’énonciataire ou avec un élément pertinent faisant partie des connaissances partagées avec celui-ci.

 

Terrain d’étude et méthode d’analyse

Nous présentons dans un premier temps une séquence représentative (séqu.1) d’un discours visant à asseoir l’autorité d’Abdelfattah al-Sissi, alors ministre de la défense, dans un contexte d’incertitude, au lendemain d’un coup de force dirigé sous ses ordres, pour destituer le président Mohamed Morsi. Nous présenterons par la suite une deuxième séquence (séqu.2) mettant en scène Abdelfattah al-Sissi, élu à la tête d’un pays qui doit se plier à un plan de sauvetage proposé par le Fonds monétaire internationale (FMI), impliquant des mesures d’austérité que la population est susceptible de rejeter. Cette analyse comparative permettra d’établir notre postulat relatif au rire en tant qu’élément d’un contexte spécifique et à la fonction de celui-ci dans un espace public de plus en plus interfacé.

Les deux séquences ont été diffusées en direct, respectivement sur la chaine publique « al-awla »[2] et sur la chaine privée « al-ḥayāt »[3], mais nous les avons extraites ultérieurement de la plateforme de partage de vidéos Youtube, puis traduites vers le français afin de présenter ci-après leur transcription à un lectorat francophone.

L’analyse vidéo des interactions est une orientation méthodologique destinée non seulement à l’analyse de série de cas, mais aussi d’un cas particulier (Bonu, 2007, §18). L’analyse d’un fragment spécifique de données permet l’identification d’un phénomène particulier et la caractérisation de son organisation. Cette méthode est focalisée sur l’orientation des acteurs et leur comportement. En ce sens, mettre en lumière les procédures et le raisonnement de l’orateur dans une situation de communication permet la reconnaissance des activités que celui-ci produit pour gagner l’attention et la complicité de l’audience.

Pour ce faire, la transcription de chaque séquence est accompagnée de photos prises au moment l’énonciation du locuteur. Les images 1, 2, 3 et 4 (Figure1-4) correspondent à la séquence 1, tandis que les images 5, 6, 7 et 8 (Figure 5-8) concernent la séquence 2. Chaque ligne de transcription de chaque séquence est numérotée pour en faciliter la référenciation lors de l’analyse. Ces deux types de données seront analysés simultanément, pour mettre en relation la parole transcrite et les images qui représentent l’expression faciale de l’orateur, sa tenue vestimentaire, son audience et la disposition du lieu de l’énonciation. Ces éléments parmi d’autres permettront de contextualiser les activités discursives produites par Abdelfattah al-Sissi.

 

Analyse comparative de corpus audiovisuels

Appel de l’orateur à l’approbation de la tolérance zéro : plaire et persuader sans rire

Contexte de la séquence 1

Le 24 juillet 2013, lors d’une cérémonie militaire à l’Académie des forces navales d’Aboukir en Alexandrie, Abdelfattah al-Sissi demande au peuple égyptien de descendre dans la rue pour lui déléguer la tâche de combattre d’éventuels terroristes menaçant la sécurité de l’Etat dans les jours à venir.

Cette demande intervient durant une période de transition politique déclenchée par la destitution du président Mohamed Morsi élu une année plus tôt, après la chute du régime de Hosni Moubarak.

Suite à ce coup de force, le peuple égyptien était partagé entre ceux qui étaient contre la destitution de Morsi et ceux ayant demandé le soutien des forces armées pour mettre fin à un régime soutenu par la Société des Frères musulmans, adversaire historique du régime égyptien depuis la révolution des officiers libres en 1952. Al-Sissi, en tant que ministre de la défense représente l'homme fort de l'Egypte et demande aux citoyens de lui donner carte blanche pour de faire face aux potentiels actes de violence promis, selon lui, par des militants pro-Morsi. Nous avons sélectionné quelques extraits de cette allocution pour illustrer le discours reflétant l’autorité de l’énonciateur, qui sera comparée à sa posture affichée dans la deuxième séquence.

 

Séquence1 

1. Je formule une demande aux Egyptiens…Je formule une demande aux Egyptiens…

2. Vendredi prochain...vendredi prochain…

3. Il faut que tous les Egyptiens dignes et honorables descendent dans la rue…

4. [applaudissement]… pourquoi ils descendent ? ...pourquoi ils descendent ?

5. …ils descendent pour m’accorder la délégation et me donner l’ordre!

6. …de faire face à de potentielles violences terroristes [applaudissement]

7. …s'il vous plaît…s'il vous plaît !  

8. …qu’ils descendent pour montrer au monde entier comme ils l’ont fait auparavant…

9. …je ne vous ai jamais rien demandé et je ne vous demanderai jamais rien…

10. …mais je vous demande seulement de montrer au monde entier…

11. …comme vous l’avez fait le 30 juin et le 3 juillet…que vous avez la volonté…que

12. vous avez…le dernier mot…je veux que vous tous les Egyptiens descendiez dans la rue

13. …pour que vous rappeliez au monde entier que vous avez une volonté…

14.  et que vous avez le dernier mot…la volonté est là ! et la décision est là !

15. Au cas où il y aurait recours à la violence… ou au terrorisme…

16. les forces armées et la police prendraient les mesures nécessaires…

17. pour faire face à cette violence et à ce terrorisme…

[fin de l’extrait]

                                                                                   (Abdelfattah al-Sissi le, 24 juillet 2013)[4]

 

Nous constatons dans le document audiovisuel de cette séquence la tenue vestimentaire d’al-Sissi qui dégage une image d'autorité (Figure1). Son ton et l'écho qu'il émet, sa gestuelle et son expression faciale et verbale, en insistant sur des segments d’énoncés comme « …vendredi prochain… »  (Séqu.1, L.2) et en répétant des questions rhétoriques comme « …ils descendent pourquoi ?… » (Séqu.1, L.4), vont dans ce sens.

 

[Figure 1] Abdelfattah al-Sissi lors de son allocution, le 24 juillet 2013, à l'académie militaire d'Aboukir

 

Dans cette séquence, al-Sissi formule ses ordres sous forme de demandes comme dans «…je formule une demande aux Egyptiens… » (Séqu.1, L.1). La translittération de cet énoncé en arabe donnera «… ana’  baṭlob min al-maṣriyyīna ṭalab… », qu’on peut traduire littéralement par « je demande aux Egyptien une demande ». Le verbe « baṭlob » traduit par « je demande » est la conjugaison en arabe égyptien du verbe « ṭalaba » à la première personne du singulier du présent. Ce verbe et le substantif  « ṭalab » traduit par « une demande » sont tous deux  dérivés de la racine « t-l-b ». On constate donc qu’al Sissi emploie à la fois une anaphore par « baṭlob » et une épiphore par « ṭalab ». Ces deux figures existent en arabe respectivement sous l’appellation « tikrār fī ṣadr el-jumel » traduit par « répétition en début de phrase » et « tikrār fi dayl el-jumel » traduit par « répétition en fin de phrase ».

Mayaffre définit comme phénomène anaphorique toute figure de style impliquant la répétition d’énoncés ou de segments d’énoncés dans un discours. Pour l’auteur « …le phénomène anaphorique peut concerner, de manière beaucoup plus complexe […] des répétitions de milieu ou de fin de phrase (épiphore) ; en position sujet, objet, circonstancielle, etc. […] ; syntaxiquement plus ou moins en attaque de proposition.» (2015, §12).

On constate en ce sens dans « … je ne vous ai jamais rien demandé et je ne vous demanderai jamais rien…mais je vous demande seulement de montrer au monde entier… » (Séqu.1., L.9-10), qu’il y a répétition du verbe « talaba » (demander) au passé, répété aussi avec une modalité au futur, tous deux à la forme négative. Ce verbe est employé une troisième fois au présent, à la forme affirmative. Ce passage peut attribuer un caractère exceptionnel à la demande formulée par l’orateur pour la bonne cause, qu’est la protection de la nation dans un contexte exceptionnel et actuel.

Il importe donc de remarquer que cette séquence est parsemée de segments dérivés de la racine arabe « t-l-b » traduits par le verbe « demander » et le substantif « demande ».

Parmi d’autres répétitions, on constate celle du verbe « nazala » traduit par « descendre » conjugué à la troisième (Séqu.1, L.4, 5,8)  puis la deuxième personne du pluriel (Séqu.1, L.12) toutes au présent, modalisées sous forme de demande. En revanche, on peut interpréter une modalité injonctive par le biais du phénomène anaphorique de la répétition, car celui-ci « se caractérise […] comme figure de structuration, d’amplification et d’assertivité » (Magri-Mourgues, 2015, §45).

A cela s’ajoute une occurrence issue de la racine « n-z-l » traduite par « descendre », sous forme d’injonction qui apparait dans l’énoncé « Il faut que tous les Egyptiens dignes et honorables descendent dans la rue… », (Séqu.1, L.3). Mais ce verbe est formulé en arabe sous le nom d’action « nuzūl » qui veut dire « descente ». La translittération de ce passage donne « …la’  bud min nuzūl kul al-maṣriyyīn…» traduit littéralement «…il faut descente tous les Egyptien… ». On peut y interpréter une valeur de suggestion et de nécessité, voire de fait accompli. Pour Sériot (1986a), la nominalisation produit un effacement de l’identité des actants, ainsi que les temps et les modes des verbes, pour faire d’un argument dans le discours un objet référentiellement sous-déterminé, laissant peu de place à la réfutation et à la contradiction. Et étant donné que les passages « …ils descendent pour m’accorder la délégation et l’ordre!…de faire face à de potentielles violences terroristes » (Séqu.1, L.5-6) est la finalité de cette injonction, le ministre de la défense parait démontrer par son discours (Dufour, 1960, p.39) que l’accord du peuple est une condition sine qua non pour qu’il puisse intervenir contre les opposants à la destitution de Mohamed Morsi. Il s’agit de la même finalité derrière l’emploi de «…‘āyez an tazilū… » traduit par «… je veux que vous déscendiez…» (Séqu.1, L.12).  

Par conséquent, la demande d’approbation n’est qu’une impression, donc un moyen technique de la Rhétorique (voir supra.), puisque l’orateur signifie à la fin de cette séquence qu’il a déjà pris la décision d’intervenir dans l’énoncé «…al-irāda hina wel qarār hina… », qu’on traduit par «…la volonté est là ! et la décision est là… » (Séqu.1, L.14) en promettant des mesures répressives contre tous mouvements de protestation contre la chute du régime de Morsi. Du coup, le ministère de la défense sous-entend dans cette séquence que les citoyens qui ne le soutiennent pas ne seraient pas considérés comme des « Egyptiens dignes et honorables » (Séqu.1, L.3), donc des opposants.

 

La position d’al-Sissi surplombant des militaires frais émoulus de l’académie d’Aboukir (Figure 2) le place à la fois comme l’expert en matière de sécurité et le garant de l’ordre et de la discipline. Cela permet d'attirer l'attention d’une audience hétérogène (interfacée et non-interfacée) qui se reconnait à travers celle filmée sur place par les caméras de la télévision égyptienne (Figures 3-4) et de suivre les instructions de l’énonciateur, dans un climat de menace terroriste que celui-ci et les médias tentent de dessiner.

 

[Figure 2]  Elèves de l'académie militaire d’Aboukir alignés devant le maréchal al-Sissi lors de son élocution à l’occasion de leur cérémonie de fin de scolarité, le 24 juillet 2013

 

[Figure 3]  Partie de l'audience composée de proches de militaires lors de l'allocution d'al-Sissi à Aboukir, le 24 juillet 2013

 

[Figure 4] Partie de l'audience composée d'officiers des forces armées lors de l'allocution d'al-Sissi à Aboukir, le 24 juillet 2013

 

D’ailleurs, on peut lire clairement au bas de l’écran de droite à gauche (Figures 1, 2, 3 et 4), les syntagmes en arabe « al-quwwāt al-musallaḥa » qui veut dire « les forces armées », d’un côté, et « ḍid al-irhāb » traduit par « contre le terrorisme » de l’autre, accompagnés de phrases synthétisant les propos d’al-Sissi en bandeau d’information en continu. Cette scénographie (Maingueneau, 2007) permet d’afficher l’orateur comme l'homme indispensable dans un contexte de confusion et d'incertitude que connait le pays à tous les niveaux.

Du point de vue de l’audience, même si la tenue vestimentaire d’al-Sissi et son grade l’aident à instaurer son autorité pendant une conjoncture difficile, il semble nécessaire de s’adapter à une population qui réclame explicitement, depuis le Printemps arabe, davantage de liberté d’expression et de dignité. Il n’empêche que le rire dans un tel contexte ne semble pas envisageable. En ce sens, « le rire peut être prescrit, autorisé ou prohibé selon les sujets, le cadre socioculturel, l’objet du message et les émetteurs » (Bouquet & Riffault, 2010b, §4).

C’est dans cet esprit que le maréchal al-Sissi semble employer un style adapté à son statut pour rassurer son audience que personne ne leur a volé leur révolution et que le peuple est toujours souverain. Par ailleurs, la médiatisation de ce discours donne l’occasion à al-Sissi de se justifier auprès des grandes puissances qu’il entend par « eddunya kullaha» traduit par « le monde entier » dans « …qu’ils descendent pour montrer au monde entier comme ils l’ont fait auparavant…je vous demande seulement de montrer au monde entier… » (Séqu.1, L.8, 10), en leur démontrant que le peuple soutient son combat contre ses opposants, donnant comme preuve extra-technique (voir supra.) le mouvement de protestation entre le 30 juin et le 3 juillet 2013, qui s’est soldé par la destitution du président Mohamed Morsi, dans « …comme vous l’avez fait le 30 juin et le 3 juillet…que vous avez la volonté…que vous avez…le dernier mot… » (Séqu.1, L.11-12).

De ce fait, l’objectif de ce discours est de donner l’impression que le ministre de la défense protège la souveraineté et la sécurité du peuple, et de persuader l’audience de le soutenir dans son combat contre ses opposants qui, selon lui, menacent la paix et la stabilité à l’échelle nationale, régionale et internationale.

 

Le rire présidentiel pour plaire, distraire et persuader

Dans un paysage politique bouleversé par le web social en faveur d’un débat politique de plus en plus participatif, le maréchal al-Sissi a adopté une stratégie de communication favorisant une relation de proximité avec la population, qui lui a permis d’être élu à la tête du pays. Depuis sa campagne électorale, al-Sissi s’affiche en tenue vestimentaire civile (Figure 5) et interagit souvent avec l’audience en employant un langage verbal accompagné d'un langage non verbal adaptés dont nous verrons l'exemple dans la deuxième séquence qui semble cruciale dans notre étude comparative.

[Figure 5] Le président de la république arabe d’Egypte Abdelfattah al-Sissi lors du congrès national de la jeunesse à l'université du Caire, le 29 juillet 2018 

 

La séquence 2 date du 29 juillet 2018. Elle s’inscrit dans le cadre de la sixième édition du congrès national de la jeunesse tenue à l’université du Caire. Les énoncés transcrits ci-après illustrent le style adopté par le président égyptien lors des travaux de ce congrès diffusés en direct sur les chaines télévisées et relayés sur les réseaux sociaux numériques.

 

Séquence 2

1. Je voudrais vous dire quelque chose...

2. Si vous avez dit que vous ne pourriez pas, je vous aurai dit : moi non plus

3. Comment pouvons-nous avancer avec un tel sentiment défaitiste ?

4. Si vous dites que je ne peux pas continuer sur cette voie et

5. que vous ne voulez pas qu'on procède ainsi, je ne pourrai pas faire mon travail...

6. C’est grâce à votre patience que nous pouvons construire et développer et ...

7. ....résoudre des problèmes structurels qui persistent depuis plusieurs années...liés à

8. plusieurs facteurs...

9. Nous construisons notre pays...nous construisons notre pays...et il sera préservé grâce

10. à Allah élevé et exalté soit-il...mais à quel prix ? …

11. au prix de la sueur de nos fronts et de notre patience...

12. Vous devriez être fiers de tout ce que vous avez fait jusqu'à maintenant...très bien...

13. [applaudissements et cris de joie] on passe maintenant à…sommes-nous d’accord ?

14. Votre promesse envers moi et ma promesse envers vous ?

15. Vous allez continuer avec moi !

16. Vous allez continuer avec moi avec la volonté d'Allah…jusqu'à ce que...

17. ma promesse envers vous et votre promesse envers moi soient réalisées

18. Nous sommes avec vous Monsieur le président !![un auditeur]

19. Soyez plutôt avec votre pays (l'Egypte)

20. Savez-vous qui est avec moi ? [Rire]

21. Vous...dans vos voitures...et kiki et kik [Rire]

22. Heu...Monsieur Tarek ! Augmentez le prix des carburants et ne vous inquiétez pas !

23. [Rire]

24. Heu...nous faisons heu...très bien ! Faisons kiki ! [Rire]

[fin de l’extrait]

                                                                                   (Abdelfattah al-Sissi le, 30 juillet 2018)[5]

 

Contexte de la séquence2

Depuis 2016[6], le président Abdelfattah al-Sissi s’est constitué une tribune, à travers l’organisation périodique du congrès national de la jeunesse égyptienne, qui prend parfois une échelle continentale et mondiale[7]. Cet événement ouvre au président égyptien une plateforme d’interaction non seulement avec la jeunesse égyptienne, mais aussi avec toutes les franges de la société. Depuis sa deuxième édition, ce congrès[8] prévoit une session intitulée « is’al arra’īs » qui veut dire « questionne le président » permettant à al-Sissi de répondre à des questions posées au préalable par des citoyens via les réseaux sociaux numériques. Ces questions sont ensuite sélectionnées par des modérateurs avant de les transmettre au président pour y répondre le plus souvent dans un monologue en arabe dialectal égyptien.

La première édition du congrès de la jeunesse égyptienne coïncide avec la demande d’une aide financière formulée par l’Egypte auprès du Fonds monétaire international (FMI). Masood Ahmed, directeur du Moyen-Orient au FMI, affirme dans un communiqué que « Les autorités égyptiennes ont demandé au FMI de leur fournir un soutien financier pour accompagner leur programme économique »[9]. Cette requête a permis à l’Etat égyptien d’obtenir un prêt de 12 milliards de dollars versés en plusieurs tranches, sous réserve d’entreprendre des réformes impliquant par exemple la dépréciation de la monnaie égyptienne et la réduction des subventions publiques, notamment sur les prix du carburant. Même si le plan de relance économique négocié avec l’Egypte prévoit des mécanismes d’aides destinés aux populations défavorisées, les réformes entrant dans ce cadre demeurent difficiles à adopter en raison des mouvements de protestation alimentés par l’augmentation du coût de la vie.

En 2018, les réformes semblent avoir relancé la croissance économique de l’Egypte, chose qui permet d’approuver la poursuite du versement de l’aide du FMI. Dans cette optique, on constate par exemple dans « C’est grâce à votre patience que nous pouvons construire et développer… » (Séqu.2, L.6-7) que le président égyptien tente d’encourager son audience à continuer leurs efforts et à persister pour garantir un avenir meilleur. Il précise aussi que leur patience permet de faire face à des problèmes structurels qui se sont accumulés depuis plusieurs années. Dans son discours, al-Sissi rappelle que la poursuite des réformes économiques est un engagement entrant dans le cadre du contrat social qui lie un dirigeant à son peuple.

 

La fonction du rire dans la stratégie discursive du président de la république Abdelfattah al-Sissi

Dans la vidéo mettant en scène la séquence 2, nous constatons que le débit de parole d'al-Sissi est rapide, similaire à celui d'un humoriste lors d’un one-man-show. Son expression en arabe dialectal lui permet d'être proche de son audience et sa touche d’humour à la fin de cette séquence accompagnée d'un fou rire entre dans le cadre de la simulation d’un lien de complicité et de proximité avec l’audience (Yanoshevsky, 2010). Pour Charaudeau (2006, §20), le fait humoristique ne déclenche pas nécessairement le rire. En revanche, le fou rire d’al-Sissi constitue ici un marqueur de la pertinence d’un tel acte dans cette situation, surtout lorsqu’il est précédé par un discours visant à activer le pathos de l’énonciataire.

L’orateur tente d’abord de flatter son audience par l’énoncé « Vous devriez être fiers de tout ce que vous avez fait jusqu'à maintenant…. » (Séqu.2, L.6-7), chose qui déclencha leurs applaudissements accompagnés de cris de joie de certains. On entend aussi un rire très bref du président égyptien, avant d’évoquer d’un ton chaleureux le contrat social, qui le lie avec le peuple, qu’on peut interpréter dans le mot « waʻd » traduit par « promesse » dans « Vous allez continuer avec moi avec la volonté d'Allah…jusqu'à ce que...ma promesse envers vous et votre promesse envers moi soient réalisées » (Séqu.2, L.16-17). L’orateur tente d’obtenir à ce stade l’approbation de son audience pour continuer ensemble, c’est-à-dire de l’accepter comme président de la république, chose qu’il obtient par le cri d’un auditeur « Nous sommes avec vous Monsieur le président ! » (Séqu.2, L.18). Cette approbation déclenche à nouveau les applaudissements de l’audience, qui semble satisfaire l’orateur, puisque c’est le moment où il commence son fou rire qui dure environ 30 secondes (Figure 6), qu’il tente de justifier en référant au Kiki Challenge (Séqu.2, L.21, 24). Il s’agit d’une pratique dans le web social faisant partie des connaissances partagées, notamment par la jeunesse égyptienne qui constitue ici la majorité de son audience présente dans la salle.

 

[Figure 6] Le président de la république arabe d’Egypte Abdelfattah al-Sissi en plein fou rire avec l’audience lors du congrès national de la jeunesse à l'université du Caire, le 29 juillet 2018

Ce mème[10] internet qui est d'actualité au moment de l’énonciation consiste à se filmer ou se faire filmer en train de danser à côté d’une voiture roulant sans conducteur. Une fois filmé, l’utilisateur publie sa vidéo sur les réseaux sociaux, afin de défier d’autres utilisateurs et de les inciter à l’imiter, tout en ajoutant une touche originale à leurs performances[11]. Le mot Kiki renvoie aux paroles de la chanson qui accompagnent la plupart du temps la danse des participants à ce défi[12]

Le rire de l’orateur déclenche donc celui de l’audience accompagné d’applaudissements, affichant ainsi un état d’euphorie générale. De ce fait, le plan suivi par al-Sissi dans cette séquence peut correspondre aux critères requis, pour l’accomplissement d’un discours efficace qui « doit présenter des arguments pertinents ou relater des faits pertinents […] suivre un plan qui en assure la cohérence et l’organisation […] adopter un style approprié aux circonstances [et] enfin être prononcé de façon vivante » (Van Eslande, 2003).

Dans cette perspective, la description de la situation socio-économique du pays nous a permis d’interpréter le discours d’al-Sissi d’une façon plus explicite, pour ce qui est de la cohérence des idées énoncées, et de rendre compte que le président égyptien énonce son discours en adoptant son langage à son audience ; c’est pour cette raison qu’il évoque le Kiki challenge. Le rire s’inscrit dans ce cadre car il permet d’accomplir un discours d’une façon animée.

Même si le président signifie que l’on peut pratiquer le Kiki challenge (Séqu.2, L.23), l’auditoire est conscient que cette pratique est interdite et punie par la loi égyptienne et que les propos du président sont destinés à détendre l’atmosphère. Cette distinction entre un contexte sérieux et une situation de discours animé est marquée par le rire du président égyptien lors de son énonciation. En revanche, il importe d’expliquer ici l’intention derrière le fou rire du dirigeant d’un pays en difficulté économique soumis à des restrictions budgétaires suggérées par le FMI.

Maurice Tournier remarque en ce sens que « l’énonciation politique se doit de correspondre aux complicités profondes de son public, afin de les capter à son bénéfice. En position de conquête du pouvoir, on ne parle jamais vraiment pour soi mais pour l’autre… » (2002, §11).

Le fou rire d’al-Sissi représente une expérience épisodique qui suscite la surprise de l’audience et le plaisir d’assister en direct à ce rire présidentiel jamais produit à un tel degré. Du coup, la stratégie discursive d’al-Sissi dans cette séquence rappelle la définition de la rhétorique dans Le Gorgias[13], comme une routine de procurer l’agrément et du plaisir [462d], et le simulacre d’une partie de la politique [463e], ayant toujours pour but le meilleur état possible de l’âme par la flatterie [464d] qui attire et séduit la folie, et s’en fait adorer [465a]. De ce fait, la politique est un art qui répond à l’âme [464c] et c’est sous l’effet de la flatterie que l’audience prend plaisir et c’est par l’approbation de celle-ci que l’orateur réussit sa démonstration.

Dans la même veine, « toutes les particules d'approbation que nous rencontrons dans les dialogues de Platon et qui nous font sourire par leur niaiserie et leur platitude apparentes, sont en réalité des marques structurales des actes rhétoriques » (Barthes 1979, p.178). Celles-ci décrivent à l’énonciateur la réaction de l’audience et déterminent la suite du plan que celui-ci doit suivre à cette occasion.

Même si toute analyse discursive ne mène pas à des conclusions définitives, on peut au moins constater selon les éléments dont nous disposons que le Kiki challenge implique l’utilisation de la voiture. Nous constatons également que le président al-Sissi, en profitant d’une ambiance euphorique, réfère à l’augmentation des prix du carburant lorsqu’il s’adresse au ministre en charge de l’appliquer (Séqu.2, L.22). En ce sens, la réaction positive à ce fou rire donne l’impression que l’audience approuve la décision qui leur vient d’être annoncée subtilement.

Cela laisse supposer que le rire produit dans de cette séquence a été calculé par l’orateur en faisant l’analogie entre « voiture » et « carburant » par un mème internet connu auprès de son audience. C’est dans ce sens que le discours du président al-Sissi accompagné d’un fou rire mène à interpréter ses propos comme un acte humoristique qui peut s’inscrire dans une stratégie de faire de son interlocuteur un complice (Charaudeau, 2006). Cet acte peut aussi représenter un cas de dialogisme. Ce qui nous mène à l’interpréter comme une réponse aux citoyens qui protestent contre l’augmentation des prix du carburant, en leur signifiant que s’ils estimaient que le carburant coûte vraiment cher, cela ne vaudrait pas la peine de le gaspiller en participant au Kiki challenge.

Il importe de préciser dans cette optique que cette séquence a fait l’objet de commentaires de tous bords dans les médias traditionnels et émergents[14]. Par exemple, sur la plateforme Youtube on peut lire « rabbinā yʻīnek ya rāyes » traduit par « que dieu vous aide président » (Figure 7), ou encore « yumkin errāyes yurīna injazātah wa islāhātah ? » traduit par « le président pourrait-il nous montrer ses réalisations et ses réformes ? » (Figure 8).

 

[Figure 7] Commentaire positif sur Youtube de la vidéo d'Abdelfattah al-Sissi lors du congrès national de la jeunesse à l'université du Caire, le 29 juillet 2018 (consulté le 10 juin 2020)-traduction : « que dieu vous aide président »

 

[Figure 8] Commentaire négatif sur Youtube de la vidéo d'Abdelfattah al-Sissi lors du congrès national de la jeunesse à l'université du Caire, le 29 juillet 2018 (consulté le 10 juin 2020)-traduction : « le président pourrait-il nous montrer ses réalisations et ses réformes ? »

 

Conclusion

Les deux séquences présentées dans cette contribution relèvent du discours délibératif défini par Van Eslande (2003) comme un genre renvoyant à un discours dont la fonction est de persuader ou de dissuader. Ce genre de discours est généralement destiné à une assemblée publique afin de la convaincre d’accomplir une action concernant l’ensemble de la société. Le genre délibératif renvoie ainsi au futur, puisqu'il s'efforce d'amener l'auditoire à prendre une décision qui engage l'avenir.

A travers notre étude de cas, nous avons décrit une audience qui s’affiche convaincue dans une situation de communication in praesentia. Mais il est vrai qu’au temps du numérique, ces séquences ont de forte chance d’être critiquées dans le web social en décortiquant les stratégies adoptées par al-Sissi pour convaincre son audience ou tenter de montrer que tout le monde approuve l’augmentation du coût de la vie pour la bonne cause. Les propos d’al-Sissi, comme ceux de la plupart des personnalités politiques, font l’objet de dérision et de contestation auprès de l’audience participative s’exprimant principalement par le biais des réseaux sociaux numériques. Il n’empêche que le politique s’adapte de plus en plus à cette situation par l’occupation de ces nouveaux espaces accessibles à tous, en plus de sa présence dans l’espace médiatique traditionnel. L’ensemble des acteurs présents dans ces espaces confondus sont en conflit permanent au sein d’un macro-environnement que Cristante (2014) décrit dans son modèle de la « doxasphère ».  Il s’agit d’un espace comportant au moins quatre types d’acteurs : les décideurs, les médias, les groupes de pression et les multitudes. Au sein de la « doxasphère », l’opinion dominante est celle représentée par des acteurs qui parviennent à dicter aux autres la façon d’interpréter les objets du monde. Dans cette optique, les différents acteurs de la « doxasphère » sont en constante interaction basée sur des intérêts communs avec l’intention de chacun de dominer l’autre. De ce fait, les politiques adoptent des stratégies discursives qui visent à atténuer toute forme d’opposition leur facilitant ainsi la prise de décision. Cette démarche rappelle les stratégies d’appropriation dans le discours politique que Tournier voit s’insérer dans l’espace d’interaction situé entre « le bruit des armes autoritaires et le mutisme servile où les conflits se posent et se résolvent » (2002, §3). Ces stratégies s’accomplissent à travers un triple acte d’appropriation. Il s’agit de l’appropriation de la parole, de la langue et du langage. En ce sens, al-Sissi n’est que rarement interrompue, lorsqu’il s’adresse à l’audience. Son expression en arabe dialectal lui permet de posséder la clé verbale de l’accès aux pairs. Et le fait d’évoquer un phénomène internet connu de son audience réduit l’effet de surplomb prévu dans une relation verticale entre le dirigeant et les dirigés. L’efficacité de ces stratégies peut dépendre de la capacité de l’orateur à pénétrer l’auditoire jusque dans ses réactions affectives (Tournier, 2002, §9).

Le rire peut s’insérer dans ces trois actes d’appropriation dont la réussite dépend de l’éthos affiché par l’énonciateur dans une situation donnée, qui doit correspondre à un logos. La combinaison de ces deux éléments permet d’activer le pathos des énonciataires. Cet ensemble permettra de constituer le triangle de la communication, critère crucial d’un discours politique efficace. Comme le dit bien Van Eslande (2003) «  l'orateur doit en effet appuyer les effets de son discours par des mimiques et des gestes, ainsi que par une prononciation soigneusement étudiée. À cet effet, tout le corps de l'orateur est mis à contribution pour rendre sensible le message du discours ».

 

Bibliographie

Aristote, Rhétorique.Tome premier (livre I), 2ème éditiontexte établi et traduit par M. Dufour, Paris, Les Belles Lettres, 1960.

Barthes, R. (1970). L'ancienne rhétorique, aide-mémoire. Communications, n°16, pp.172-223, Paris: Seuil.

Bonu, B. (2007). Connexion continue et interaction ouverte en réunion visiophonique. Réseaux, 144(5), pp. 25-57. https://www.cairn.info/revue-reseaux1-2007-5-page-25.htm.

Bouquet, B. & Riffault, J. (2010). L'humour dans les diverses formes du rire. Vie sociale, 2(2), pp. 13-22. doi:10.3917/vsoc.102.0013.

Charaudeau, P. (2011). « Des catégories pour l’humour. Précisions, rectifications, compléments », in Vivero Ma.D. (dir.), Humour et crises sociales. Regards croisés France-Espagne, (pp.9-43), L’Harmattan, Paris, 2011. consulté le 7 juin 2020 sur le site de Patrick Charaudeau - Livres, articles, publicationsURL: http://www.patrick-charaudeau.com/Des-categories-pour-l-humour,274.html

Cristante, S. (2014). Dalla sociologia dell’opinione pubblica alla mediologiadella doxasfera. Redes.com [en ligne], n°10, pp. 161-183. Doi : 10.15213/redes.n10.p161.

Darwin, C. (1981). L’expression des émotions chez l’homme et les animaux, Bruxelles, Complexe. In : Smadja, É. (2007). « Aspects éthologiques », Éric Smadja éd., Le rire. Presses Universitaires de France, 2007, pp. 39-55.

Larousse. (s. d.). Mème. Dans ​Le Dictionnaire Larousse en ligne.​ Consulté le 3 janvier 2020 sur https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/m%C3%A8me/10910896

Magri-Mourgues, V. (2015). « L'anaphore rhétorique dans le discours politique. L'exemple de N. Sarkozy », Semen [En ligne], 38 | 2015, mis en ligne le 24 avril 2015, consulté le 11 juin 2020. URL : http://journals.openedition.org/semen/10319 ; DOI : https://doi.org/10.4000/semen.10319

Maingueneau, D. (2002). Problèmes d’ethos. Pratiqueslinguistique, littérature, didactique, 113-114, pp.55-67.

Maingueneau, D. (2007). Genres de discours et modes de généricité. Le français aujourd'hui, 159(4), pp. 29-35. doi:10.3917/lfa.159.0029.

Mayaffre, D. (2015). « L’anaphore rhétorique », Pratiques [En ligne], pp.165-166 | 2015, mis en ligne le 01 octobre 2015, consulté le 11 juin 2020. URL : http://journals.openedition.org/pratiques/2418 ; DOI : https://doi.org/10.4000/pratiques.2418

Platon, Gorgias, 462b-466b, traduction F. Thurot, librairie Hachette, 1877.

Saussure, F. (1916) [1972]. Cours de linguistique générale, édition critique préparée par T. de Mauro, Paris, Payot.

Sériot, P. (1986a). 1986a. « How to do Sentences with Nouns? (Analysing Nominalizations in Soviet Political Discourse) », dans Russian Linguistics, Dordrecht : Reidel, vol. X, pp.33-52.

Smadja, É. (1993). Le rire, Paris, PUF, Que sais-je ?, 1993, in Bouquet, B. & Riffault, J. (2010). L'humour dans les diverses formes du rire. Vie sociale, 2(2), pp.13-22. doi:10.3917/vsoc.102.0013.

Smadja, É. (2007). « Aspects éthologiques », Éric Smadja éd., Le rire. Presses Universitaires de France, 2007, pp. 39-55.

Tournier, M. (2002). Discours politique et stratégies d’appropriation. Le cas Chirac. In Propos d’étymologie sociale. Tome 3 : Des sources du sens, pp. 217-242. ENS Éditions. Doi :10.4000/books.enseditions.2222

Trocquenet-Lopez, F. (2018).  « Prendre l’humour au sérieux ? Éléments pour une éthique du rire », Revue française d'éthique appliquée, vol. 6, no. 2, 2018, pp. 91-106.

Van Dijk, T.A. (1985). Discourse Analysis as a New Cross-Discipline. The Handbook of Discourse Analysis, vol.I, Chap.I. Academic Press.

Van Elslande, J. P. (2003). La mise en scène du discours, Méthodes et problèmes [En ligne]. Genève: Dpt de français moderne.  

Yanoshevsky, G. (2010). « Les réseaux sociaux et l’échange entre l’homme politique et les internautes : le cas de Facebook après les élections présidentielles en France ». Argumentation et Analyse du Discours [En ligne], n°5. Publié en ligne le 20 octobre 2010. Consulté le 07 décembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/aad/1008

Sitographie

Le Monde avec AFP (2016). L’Egypte demande l’aide financière du FMI. Lemonde.fr. Consulté le 25 septembre 2019 à : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/07/27/l-egypte-demande-l-aide-financiere-du-fmi_4975101_3212.html

Newsweek (2018). « What Is The Kiki Challenge? » [vidéo] Consultée le 6 juin 2020 à :

https://www.youtube.com/watch?v=fxZ0y5bXjEY

Corpus audiovisuels

AlHayah TV Network (2018). الحياة | الرئيس السيسي يعلق على انتشار رقصة تحدي كيكي ويداعب وزير النقل: "زود البنزين ماتقلقش. [video] Consultée le 7 août 2019 à : https://www.youtube.com/watch?v=V3I2fL8fyzg

CBC EGYPT (2013). كلمة الفريق السيسي في الإحتفال بتخريج دفعتين جديدتين من الكلية البحرية و الدفاع. [video] consulté le 7 août 2019 à : https://www.youtube.com/watch?v=zCL2HjooQrk

 

Annexes

Système de translittération des mots en langue arabe

Annexe1 : Système de translittération de la langue arabe

 

[1] « Le langage est multiforme et hétéroclite ; à cheval sur plusieurs domaines, à la fois physique, physiologique et psychique, il appartient encore au domaine individuel et au domaine social ; il ne se laisse classer dans aucune catégorie des faits humains, parce qu’on ne sait comment dégager son unité » (Saussure, 1916, p.25).

[2] Traduite en français par « la première »

[3]Traduite en français par « la vie »

[4]Montage à partir de 31’50’’ : https://www.youtube.com/watch?v=zCL2HjooQrk

[5] Montage à partir de 1’10’’ : https://www.youtube.com/watch?v=V3I2fL8fyzg

[6] Tenue du premier congrès de la jeunesse égyptienne à Charm el-Cheikh.

[7] African and Arab Youth Forum 2018, World Youth Forum 2017, 2018, 2019.

[8]Assouan, avril 2017

[10] « Concept (texte, image, vidéo) massivement repris, décliné et détourné sur Internet de manière souvent parodique, qui se répand très vite, créant ainsi le buzz. » (Larousse en ligne, s.d.)

[12]Kiki do you love me (Drake, 2018)

[13] Platon, Gorgias, 462b-466b, traduction F. Thurot, librairie Hachette, 1877, p. 96-98.


Tweet