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Humanités des Suds, revue des Journées d'Etudes Doctorales LLACS
Introduction

 

Alors qu'il semble impossible d'évoquer le XXe siècle sans citer les guerres – totales, civiles ou génocides – et les violences qui ravagèrent les continents, à l'aube du XXIe siècle, des frontières de l'Europe nous parviennent des images – chaque fois nouvelles mais qu'il nous semble revoir – de fosses communes, d'enfants affamés ou assassinés, de corps décharnés, de camps de réfugiés fuyant une violence que l'on croyait d'un autre temps. Cette violence génère une cascade de questionnements et une recherche de certitudes dans la profusion éditoriale disponible – témoignages, analyses politiques, sociologie de la guerre, psychologie sociale – comme autant de réponses aux inquiétudes de l'Homme moderne.

 

Bien qu’héritiers d'une civilisation qui a, depuis ses origines, conçu les conflits en termes de son dépassement, nous sommes censés repenser les pratiques sociales et culturelles au-delà de la logique des moyens et des fins. Ceci est d’autant plus vrai que la nature des conflits s’inscrit, par définition, sur le long terme, et que l’archéologie du savoir peut aujourd’hui fournir une approche du conflit qui nous révèle sa nature originaire et sa cohérence dans le tourbillon de l’histoire. L'enjeu de cette rencontre est également de revenir au πÏŒλεμος, au pólemos d'Héraclite, qui ne désigne pas seulement l'affrontement physique, armé, mais qui renvoie également à l'idée de conflit, de querelle, de discorde. C'est pourquoi nous souhaitons que les arts, la littérature et la philosophie aient toute leur place aux côtés de l'Histoire et de l'étude des civilisations. Parmi les types de conflits nous incluons ceux s'inscrivant dans la sphère publique, notamment entre le peuple et les élites, jusqu'à celle plus intime des conflits intérieurs.

 

Quand vient la fin de la confrontation, les processus de reconstruction – matérielle et psychologique – et la création de bases nouvelles et saines sur lesquelles fonder la paix sont précédés d'une phase de transition, comprise comme un espace de négociations et d'incertitudes. Le franchissement de cette étape, dont les frontières restent floues, ne signifie pas pour autant l'établissement d'une paix que Victor Hugo définissait lui-même comme étant « la guerre des idées ».

 

En effet, peut-on s'en tenir au legs testamentaire d'Alfred Nobel définissant la paix comme un « rapprochement des peuples » qui conduirait à « la suppression des armées permanentes » ? Les remises en question successives des récents lauréats montrent toute la difficulté à s'accorder sur cette notion. Toute paix entendue non seulement comme absence de guerre mais de toute forme de violence ne serait-elle pas une utopie ? Quoiqu'il en soit, la paix ne s'obtiendrait pas passivement, mais par un engagement et des sacrifices qui participeraient à la construction d'un avenir fondé sur de nouveaux langages et des équilibres précaires passant par l'entente, réelle ou imposée, entre deux groupes antagonistes.

 

À travers cette publication nous souhaitons ainsi illustrer dans quelle mesure les guerres elles ont forgé les sociétés des Suds en termes culturels, politiques et économiques. Afin d'embrasser ces notions de guerre et de paix dans toute leur complexité, ces journées d'études ont se sont inscrites dans une perspective large, de l'Antiquité à nos jours. De même, parce que notre histoire et notre culture sont étroitement liées, nous avons étendu la réflexion menée par l'équipe du LLACS aux autres « Suds » méditerranéens, et notamment aux pays du Maghreb. Cette perspective requiert un dialogue transdisciplinaire, au sein duquel l'histoire, la géographie, la littérature, la sociologie, la psychologie, ou l'anthropologie s'articulent autour de trois axes essentiels :

 

  1. Dans un premier temps nous privilégierons dans ces actes les différentes formes et définitions de la guerre, à la fois machination d'une élite et expérience de masse mues par la peur de l'autre ou d'elles-mêmes, modifiant les équilibres géopolitiques et les rapports sociaux.  Ces études devraient permettre de mettre en lumière les invariants d'un conflit à l'autre et de s'interroger sur la notion de brutalité originelle. L'axe embrasse aussi les nouvelles définitions de la paix pouvant être tirées de différentes lectures du conflit, celle imposée par le pouvoir établi à travers la propagande, comme celle revendiquée ou négociée par l'ensemble.
  2. Ensuite nous nous pencherons sur les manifestations et les témoignages issus du conflit et de sa résolution. Ceux des vaincus, des victimes, des oubliés, des générations sacrifiées, des exilés, autant que des vainqueurs et des oppresseurs. L'objet dans cet axe est de rendre visibles les clivages au cœur des rapports de domination ainsi que de suivre l'évolution des rôles assumés par les hommes et les femmes dans ce contexte. Enfin, si l'analyse de témoignages présentés à travers des supports variés (images, archives, presse) permet de dessiner les contours d'une certaine "culture de guerre", qu'en est-il en temps de paix ? À ce stade nous nous interrogerons sur la place de la création artistique, sous toutes ses formes, pour résister à la fois à l'ennemi et à l'oubli.
  3. Un dernier axe de nous permettrait d'amorcer une réflexion autour des conséquences du conflit et des processus de paix tant sur l’individu que les communautés. Ces réflexions se recentreront sur l’intime pour tenter de décrire les processus mis à l’œuvre pour se reconstruire soi-même après le traumatisme.

 

 

Bibliographie

 

Antoine Coppolani, David Charles-Philippe, Thomas Jean-François, La fabrique de la paix : acteurs, processus, mémoires, Québec, PUL, 2015.

Arendt Hannah, La Vie de l’esprit, Paris, PUF, 2000 (rééd.).

Carrière Jean-Claude, La Paix, Paris, Odile Jacob, 2016.

Conche Marcel, Héraclite, Fragments, Paris, PUF, 1986.

Freud, Sigmund, Pourquoi la guerre ?, Paris, Rivage, 2005.

Hugo Victor, Fragments philosophiques des années 1860 - 1965, livre numérique, Arvensa Éditions, 2014.

Le Goff Jacques, Nora Pierre (dir.), Faire de l’Histoire, Paris, NRF, 1974.

Mauss Marcel, La Nation, Paris, PUF, 2013.

Wieviorka Annette, L’ère du témoin, Paris, Fayard, 2013.

Fux Pierre-Yves (éd.), Paix et guerre selon Saint Augustin, Paris, Migne, 2010.

 

 

Sommaire

 

 

Axe 1 : Guerre et Paix : formes et définitions :

 

  1. Benoît Lefebvre, CRISES – Université Paul-Valéry (Montpellier), « Imposer la paix par les armes, le cas de l’Iran Antique ».
  2. Laureano Lopez Martinez, LLACS – Université Paul-Valéry (Montpellier), « Les limites du pacifisme dans le « discours moderne » : l’érasmisme face à la guerre ».
  3. Evelina Leone, LLACS – Université Paul-Valéry (Montpellier), « Francesco Saverio Salfi : un rêve d’indépendance et de fédéralisme dans l’Italie pré-unitaire du XIXe siècle ».
  4. Paula Cadenas, LLACS – Université Paul-Valéry (Montpellier), « C'est dans la paix que se rêve la guerre, élaboration du récit de la Guerre d'Indépendance du Venezuela ». 

 

Axe 2 : Guerre et Paix : manifestations et témoignages :

 

  1. Adalberto Mejía, LLACS – Université Paul-Valéry (Montpellier), « Un regard sur les manifestations plastiques du Mexique et leurs défis historiques : du Modernisme à la génération de Los Grupos ».
  2. Marco Falceri, CRISES – Université Paul-Valéry (Montpellier), « Les artistes italiens face à la Grande Guerre ».
  3. Beatrice Dalbo, PRAXILING – Université Paul-Valéry (Montpellier), « L’impact de la Grande Guerre sur le quotidien des gens ordinaires d’après des correspondances intimes peu lettrées ».
  4. David Gregorio 1936-1975 (Espagne), LLACS – Université Paul-Valéry (Montpellier), « De l’apologie à la critique : le journal Ya et le 18 juillet 1936 (Espagne, 1939- 1975) ».

 

Axe 3 : Guerre et Paix : et après ? 

  1. Sondes Ben Abdallah, LLACS – Université Paul-Valéry (Montpellier), « Guerre et paix : après la guerre, que deviennent les femmes colonisées ? ».